Air Mauritius : Le rapport Kroll ouvre la boîte de pandore

  Raj Ramlagun appelle à aller « plus loin que les boucs émissaires »

- Publicité -

L’affaire Air Mauritius est entrée dans une nouvelle phase. Après la présentation au Parlement des conclusions du rapport de Kroll, le conseil d’administration de la compagnie nationale a enclenché une série de mesures qui pourraient déboucher sur des procédures disciplinaires, civiles et pénales. Les premières conséquences sont déjà visibles avec la suspension de sept hauts cadres, tandis que plusieurs anciens dirigeants sont désormais clairement dans le viseur des autorités.

En réponse à une question parlementaire du député Nitin Beejan, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a dressé un tableau particulièrement sévère des conclusions du rapport Kroll. Selon lui, l’enquête indépendante met en évidence des actes concertés visant à favoriser un bailleur spécifique dans la location d’appareils, des rapports « falsifiés et trompeurs » soumis à l’ancien conseil d’administration ainsi que des inspections techniques incomplètes ayant entraîné d’importants coûts supplémentaires pour la compagnie. Le dossier a été transmis à la Financial Crimes Commission (FCC) et à la police.

- Publicité -

Sept cadres suspendus

Dans la foulée, Air Mauritius a suspendu sept membres de son Top Management à titre conservatoire jeudi dernier. Selon les informations disponibles, ces cadres proviennent des départements Finances, Juridique, Planning et Procurement et siégeaient tous au Committee of Purchase, chargé des décisions relatives aux acquisitions et locations d’avions. Ces mesures visent officiellement à préserver l’intégrité de l’enquête interne et ne constituent pas, à ce stade, des sanctions disciplinaires, laisse comprendre MK.

- Advertisement -

Au-delà des suspensions, le rapport Kroll place plusieurs anciens responsables au cœur des investigations. Le Premier ministre a directement cité Ken Arian, ancien président d’Airport Holdings Ltd (AHL), estimant qu’il aurait participé à des actes concertés destinés à favoriser un bailleur particulier lors de la location d’appareils. Il l’accuse également, avec l’ancien Chief Executive Officer Krešimir Kučko, d’avoir présenté des rapports « falsifiés et trompeurs » afin de justifier l’achat d’un Airbus A350-900 supplémentaire, alors que des analyses internes privilégiaient un Airbus A330, considéré comme plus avantageux pour Air Mauritius.

Trois fronts d’enquête

Le Premier ministre a également indiqué que les anciens administrateurs de la période de Voluntary Administration, notamment Sattar Hajee Abdoula, pourraient faire l’objet d’actions en dommages-intérêts pour négligence concernant la vente d’un Airbus A330-200 durant l’administration volontaire. Selon les éléments présentés au Parlement, les fonds publics injectés pour sauver la compagnie auraient notamment servi à rembourser des créanciers étrangers ainsi que SBM Holdings.

À l’issue des réunions des 25 et 29 juin, le conseil d’administration d’Air Mauritius a décidé d’agir sur trois fronts simultanément :

l la saisine de la FCC et de la police pour les aspects pénaux ;

l l’engagement d’actions civiles afin de récupérer les éventuels préjudices subis par la compagnie ;

l l’ouverture de procédures disciplinaires contre les employés concernés.

L’affaire Kroll est donc loin d’avoir livré tous ses développements. Les sept suspensions constituent les premières conséquences visibles d’une enquête dont les ramifications pourraient désormais atteindre plusieurs anciens dirigeants de la compagnie nationale et d’Airport Holdings Ltd.

Raj Ramlagun : « Le rapport Kroll doit être le moment du grand déballage des nombreux scandales d’Air Mauritius»

 

Il faut mettre fin à vingt-cinq ans d’impunité, de la « caisse noire » au Hedging Fiasco, en passant par la controverse des six Airbus A350 et la Voluntary Administration

 

Pour Raj Ramlagun, ancien cadre d’Air Mauritius, le rapport Kroll ne doit surtout pas se résumer aux sept suspensions déjà prononcées. Il y voit une occasion unique de remettre à plat la gouvernance de la compagnie nationale et de rompre avec ce qu’il considère comme vingt-cinq années d’impunité, durant lesquelles les véritables centres de décision auraient systématiquement échappé à toute reddition de comptes.

À ses yeux, l’affaire Kroll n’est pas une crise isolée, mais l’aboutissement d’une succession de scandales qui ont profondément fragilisé Air Mauritius. Il remonte à la « caisse noire » de 2001, au Hedging Fiasco de 2008, à la polémique entourant la commande des six Airbus A350 avant 2014, puis à la période de Voluntary Administration entre 2020 et 2021. Il rappelle qu’à cette époque, la flotte est passée de quinze à neuf appareils et que plus de 140 employés expérimentés ont quitté la compagnie dans le cadre de départs anticipés. Pour lui, un même scénario se répète depuis des années : les salariés, la compagnie et les contribuables paient le prix des erreurs, tandis que les véritables décideurs demeurent largement intouchables.

C’est précisément ce schéma qu’il craint de voir se reproduire aujourd’hui. Les sept suspensions constituent certes un premier signal, mais elles ne devront pas, selon lui, servir de point final ou conduire à sacrifier uniquement des exécutants et des responsables de second plan. L’enquête doit désormais remonter toute la chaîne de décision.

Raj Ramlagun estime que les choix les plus importants concernant les acquisitions et les locations d’appareils n’étaient pas arrêtés par les seuls comités techniques. Selon lui, l’ancien Chief Executive Officer d’Airport Holdings Ltd, Ken Arian, assisté d’Anba Manikham, exerçait une influence déterminante sur ces décisions, certains membres des comités ne faisant qu’entériner des choix déjà arrêtés. Il estime que les procès-verbaux des réunions permettront de reconstituer précisément le processus décisionnel et d’identifier les véritables responsables.

L’ancien cadre concentre également ses interrogations sur les organes de gouvernance. Comment Ken Arian a-t-il pu disposer d’une telle marge de manœuvre alors qu’Airport Holdings Ltd était dotée d’un conseil d’administration présidé successivement par Dev Manraj puis Nayan Ballah ? Il pose la même question concernant Air Mauritius, dont le conseil d’administration, présidé par Marday Venketasamy, avait pourtant la responsabilité des achats, ventes et locations d’appareils. Il estime en outre que le rôle du PMO et des centres de décision politiques de l’époque devra également être clarifié.

Pour Raj Ramlagun, les investigations ne devraient pas s’arrêter au périmètre du rapport Kroll. Il souhaite qu’elles soient étendues à d’autres décisions majeures prises sous la Voluntary Administration et durant la période où Airport Holdings Ltd pilotait la compagnie : les départs anticipés de plus de 140 employés, la vente du fonds de pension d’Air Mauritius à la NIC, le retrait de la compagnie de la Bourse ainsi que l’utilisation des Rs 25 milliards injectées par la Mauritius Investment Corporation pour sauver Air Mauritius.

Autre volet qui, selon lui, mérite d’être examiné avec la plus grande attention : les situations susceptibles d’alimenter une perception de conflits d’intérêts. Il évoque les liens qu’il estime exister entre plusieurs dirigeants, administrateurs et protagonistes de l’affaire, ainsi que leurs relations avec différents cabinets d’avocats. Il relève notamment que Moollan Chambers avait été initialement pressenti pour accompagner Air Mauritius avant que le dossier ne soit finalement confié au State Law Office, placé sous l’autorité de l’Attorney General, Gavin Glover. Il s’interroge également sur le choix de Dass Thomas pour assurer la coordination des procédures avec le State Law Office alors que celui-ci siège au sein de plusieurs instances liées au groupe Air Mauritius.

Enfin, Raj Ramlagun se dit surpris par le silence des syndicats et d’une partie des employés de la compagnie. « Où sont les syndicats et les employés de MK ? », demande-t-il. Selon lui, cette absence de réaction pourrait s’expliquer soit par un climat de peur, soit par une forme d’« anesthésie » provoquée par les protocoles d’accord récemment conclus avec la direction. Il estime que les représentants des salariés auraient dû jouer pleinement leur rôle de contre-pouvoir face aux dérives qui, selon lui, se sont accumulées au fil des années.

Pour l’ancien cadre, l’enjeu dépasse donc largement les seules procédures disciplinaires actuellement engagées. Le rapport Kroll doit devenir le point de départ d’un véritable « grand déballage » sur la gouvernance d’Air Mauritius. Ce n’est qu’en remontant l’ensemble de la chaîne des responsabilités, estime-t-il, que la compagnie pourra définitivement tourner la page d’un quart de siècle de dérives et rompre avec un système où, selon sa formule, « les petits paient toujours pendant que les gros s’en sortent ».

EN CONTINU
éditions numériques