Ashok Subron :« Je ne suis pas un ministre rubber stamp ! »

« Il y a eu un abus de ce pouvoir des non-élus à la place des élus, qui font passer dans le budget les intérêts qu’ils défendent ou représentent. C’est comme ça que l’État opère. » « En tout cas, contrairement à l’année dernière, la question de la pension est maintenant publique et un débat national démocratique est lancé. »

Notre invité de ce dimanche est Ashok Subron, leader de Rezistans ek Alternativ et ministre de l’Intégration Sociale. Il répond à nos questions sur l’épisode du « means test » de la pension, retiré après avoir été présenté dans le budget national.

O À la lumière de ce qui s’est passé avec la présentation du budget, la question suivante se pose : est-ce que ce sont les ministres, démocratiquement élus par le peuple, qui préparent et décident du contenu du budget, ou est-ce que c’est le travail d’un groupe de non-élus qui formerait, dans les arcanes des ministères, plus précisément du PMO, un espèce de gouvernement parallèle ?
— Vous avez posé une question structurelle et systémique fondamentale que je me suis posé après avoir été opposant au pouvoir pendant des années, en tant que nouveau ministre. Ce fonctionnement, ce système, ce groupe existe depuis des années. Il s’est fortifié au fil du temps. Du fait que le budget comprend de nouvelles mesures fiscales, il est traditionnellement entouré d’un voile de secret pour qu’elles ne soient pas rendues publiques avant le discours. Au fil des années, le budget est devenu l’instrument central de la politique du pays contrôlé par un groupe de fonctionnaires et d’institutions qui gravitent autour du ministère des Finances, et cela a pris une autre dimension avec le fait que le PMO ait été inclus dans la préparation du budget. Il y a eu un abus de ce pouvoir des non-élus à la place des élus, qui font passer dans le budget les intérêts qu’ils défendent ou représentent. C’est comme ça que l’État opère.

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O Dans cette logique, le gouvernement (avec ses ministres) n’est, en fait, que le rubber stamp qui ratifie les mesures budgétaires décidées (je n’ai pas dit imposées) par des non-élus ?
— C’est le système en place qui pousse dans cette direction et c’est l’avis de mes collègues ministres, dont le PM, à le remarquer et à s’en inquiéter. Le système s’est développé de telle manière que l’État permament et ses fonctionnaires usant de certains règlements peut freiner ou retarder des actions gouvernementales dans la mesure où il ne peut plus mesurer l’intérêt public.

O Nous avons, d’un côté, des élus qui ont été choisis sur la base d’un programme et, de l’autre, un système de pouvoir (de non-élus) qui décide de faire ce qu’il est convaincu être bien. On pourrait dire qu’il y a dans cette situation une confiscation du pouvoir donné aux élus par les électeurs ?
— J’ai déja parlé de highjacked de la victoire du peuple par les lobbies du secteur privé local. Des lobbies dont les objectifs ne coïncident pas toujours avec les intérêts du pays. Il y a également les experts, techniciens, advisers, etc., qui fonctionnent d’une manière qui ne permet pas toujours de faire ce que les ministres et les élus souhaitent. Sans blâmer qui que ce soit, le budget est l’illustration d’un système qui fait que les ministres n’ont connaissance du contenu du budget que deux heures avant qu’il soit présenté au Parlement.

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O Comment pouvez-vous accepter, vous l’activiste démocrate, de ratifier au Conseil des ministres des mesures budgétaires décidées par des non-élus  ? Autrement dit, d’avaler ce qu’ils ont mâché pour vous ?
— Le système fonctionne comme ça, mais cette fois-ci, quand le budget a été présenté en Conseil des ministres, il y a eu des réactions, les ministres ne se sont pas tus, comme l’année dernière, et se sont exprimés. Rézistans ek Alternativ, tout en respectant la responsabilité collégiale, a réagi politiquement. Nous avons écrit à nos partenaires pour leur dire qu’il y avait des propositions sur la pension qui étaient inacceptables.

O Il y a dans cette affaire de budget 2026/2027 une chose qui a largement dépassé la compréhension des observateurs. Après les réactions, plus que négatives, sur le report de l’âge de la pension en 2025, comment est-ce que ceux qui préparent le budget ont touché, une fois encore à la pension, sans envisager les conséquences ? C’était se livrer à un véritable hara-kiri politique !

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— C’est une question que beaucoup de ministres et députés de la majorité se sont posée, après avoir lu le budget. Remontons dans le temps. Après les réactions que vous avez soulignées en 2025, le gouvernement a nommé un comité sur la réforme des pensions pour étudier la question et faire des recommandations. En juillet 2025, l’ex-DPM Paul Bérenger m’a remis – en tant que responsable des pensions, je présume – un document sur les propositions de réforme que j’ai étudiées avec Kugan Parapen et mes officiers, avant de proposer, entre autres, des amendements fondamentaux remis au PM et au DPM. Proposant (i) une pension « decent and sustainable standard of living to our elderly population » (ii) pour que toutes les propositions sur le sujet soient rendues publiques pour un débat national, et (iii) en attirant l’attention sur les possibles conséquences constitutionnelles de certaines propositions ainsi que la question de conflits d’intérêts des membres de la commission des experts. Ces propositions ont été remises en septembre de l’année dernière.

O Il semblerait que les points pertinents de vos propositions n’ont pas été retenus.
— Par la suite, en septembre, le cabinet a nommé un steering committee ministériel et le comité des experts a continué son travail. Le 20 mai de cette année, les membres du comité ministériel ont été invités à une réunion avec les experts qui ont fait une présentation PowerPoint de leurs propositions, mais sans document écrit. J’avais pris des notes sur lesquelles j’ai travaillé. Le 27 mai, alors que la présentation du budget approchait, j’ai écrit officiellement au PM et ministre des Finances pour demander une réunion avec lui, avec comme sujet « pensions and budget ». Mais la réunion n’a pas pu avoir lieu et ce n’est que le 17 juin que j’ai rencontré le PM en présence de ses techniciens. Je lui ai dit qu’on allait avoir un gros problème puisque selon le PowerPoint présenté par les experts et sur lequel j’avais travaillé, le montant de la pension d’aujourd’hui allait être réduit.

O Personne n’avait réalisé ce fait qui allait avoir des conséquences et ne l’avait dit au Premier ministre ?
— Je ne peux pas répondre à cette question. Nous à R&A l’avions réalisé, après avoir étudié la proposition et ses conséquences, et c’était de mon devoir d’aller le dire au PM, lors de cette réunion. D’autres participants à cette réunion n’étaient pas d’accord avec moi, mais j’avais fait mon devoir. Après, il y a eu tout ce que vous savez : présentation du discours de budget aux ministres, débat, puis lecture du discours au Parlement suivie de réactions et de consultations politiques pendant le week-end.

O Quelle était la position politique de R&A après ce « cafouillage » ?
— Qu’il fallait immédiatement freeze le means test totalement injuste. Nous avons discuté en interne – tout en consultant nos partenaires politiques – et décidé, s’il le fallait, de quitter le gouvernement. Dimanche, le PM a convoqué une réunion avec certains ministres pour le lendemain matin où la décision de freeze le means test a été prise et annoncée subséquemment au Parlement. Pour moi, cette décision est le résultat de l’expression du peuple qui a fait savoir à ses élus, tous partis confondus, qu’il n’était pas d’accord avec la décision annoncée dans le budget. J’aimerais ajouter qu’avec les nouvelles technologies, le peuple peut faire connaître rapidement, presqu’instantanément, son désaccord avec les décisions prises d’en haut par le gouvernement.

O On peut résumer cet épisode en disant que c’était une victoire du peuple sur le gouvernement de l’Alliance ?
— C’était la victoire du peuple sur ceux qui voulaient imposer cette réforme sur son dos. Puis, le PM a annoncé que le means test était out et il y a eu, ce qu’on n’a pas assez souligné et qui accompagnait la victoire du peuple : la publication du rapport des experts. C’est ça la démocratie.

O Mais est-ce que dans cet épisode, que certains ont qualifié de reculade, le gouvernement n’a pas fait le contraire de ce qu’il fallait faire ? Est-ce qu’il n’aurait pas été plus logique de consulter, de discuter, et de publier le rapport avant d’écrire le discours du budget ?

— Vous avez raison. Les choses auraient dû se passer autrement.

O Bon maintenant que le means test a été freezed avant d’être mis out, qu’est-ce qui se passera pour les pensions ? D’autant plus que le PM n’a pas manqué de dire que renoncer au means test allait provoquer un déficit dans les prévisions du budget.
— Les discussions sont en cours sur les modalités pour que les nouveaux pensionnés touchent leurs pensions. Mais avant, il faut souligner que nous nous retrouvons dans cette situation en raison d’une décision, d’une mauvaise décision, du gouvernement précédent : l’arnaque du siècle ! En 2020, quand le précédent gouvernement a pris le pouvoir, il devait honorer sa promesse électorale de payer la pension à Rs 13,500. Padayachy, le ministre des Finances d’alors, a demandé aux officiers responsables du National Pension Fund (NPF) d’utiliser ce fonds, créé par les contributions des travailleurs, pour payer la promesse électorale du MSM. Les officiers ont refusé d’obéir et le gouvernement d’alors a fait fermer le NPF et crée la Contribution Sociale Généralisée (CSG) qui est une taxe. C’est un crime contre les travailleurs qui a été commis. Je souligne, encore une fois, que le sujet de la pension – qui n’était discuté qu’entre experts et haut fonctionnaires, dans leurs bureaux, et leurs décisions communiquées après – est devenu aujourd’hui, grâce à la réaction du peuple, une question débattue au niveau national. Il faut bien comprendre que rien n’a encore été décidé et que les consultations sont en cours à plusieurs niveaux. De plus, le Cabinet a décidé, lors de sa séance de vendredi, d’instituer un Cabinet Economic Committee présidé par le PM. Tout sera analysé et discuté en détail, avant d’être présenté dans le Finance Bill au Parlement. Il faut aussi souligner que les nouvelles structures, comme le National Pension Provident Fund, ne seront opérationnelles qu’à partir de janvier 2027. Jusqu’à ce que les lois soient changées, tout va continuer comme avant.

O En fin de compte, sur le dossier de la pension, Maurice a perdu une année.
— Je ne le pense pas puisque le comité des experts a travaillé pendant cette période et fait une série de propositions au débat national. Vous savez, le combat pour faire avancer des causes et des idées est permanent : aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.

O Ce qui conduit R&A à une situation assez paradoxale. Après avoir été présenté comme la caution de gauche de l’Alliance du Changement, vous voilà en train de voter les mesures décidées par la droite, par ceux que Kugan Parapen décrit comme étant « des valets du capitalisme » !
— Kugan a dit exactement ce qu’il fallait dire. Les événements, tout ce que je viens de vous raconter, démontrent le contraire de ce que vous avancez. La chronologie de l’affaire des pensions démontre que R&A défend, en tant que parti politique minoritaire, son engagement, son idéologie, sa couleur jaune…

O … qui, selon certains, est en train de se diluer entre rouge et mauve…
— …au contraire, plus le temps passe, plus R&A est en train de s’affirmer, de comprendre le fonctionnement du système, en restant fidèle aux engagements pris. Je vous redis que nous avions pris la décision de quitter le gouvernement si le means test n’était pas freezed. On connaît la suite des événements. Nous savons où et quand il faut dire que nous ne sommes pas d’accord, au Cabinet ou avec nos partenaires politiques. Et croyez-moi, ces réunions sont très animées ! C’est après avoir dit ce qu’il faut, et où il le faut, que nous pouvons le dire publiquement. Ensuite, et c’est aussi important, ce sont les résultats qui comptent : en tout cas, contrairement à l’année dernière, la question de la pension est maintenant publique et un débat national démocratique est lancé.

O Donc, vous êtes satisfait de votre action au sein du gouvernement, malgré le fait qu’Adrien Duval ait déclaré que vous êtes le ministre le plus anti travailleur qui ait existé à Maurice dans l’affaire des pensions ?
— Je n’ai aucune leçon à recevoir dans quelque domaine que ce soit du PMSD. Laissez-moi vous dire que pas plus tard qu’hier, j’ai rencontré presque la totalité des représentants du mouvement syndical et que nous sommes sur la même longueur d’ondes. Il faut un débat national et des consultations sur la question des pensions, afin qu’ils puissent exercer leurs droits. Je suis content d’avoir renoué les relations privilégiées que j’ai avec les dirigeants du monde syndical.

O Est-ce que les forces qui voulaient imposer leur système de pension sur les pensionnés est définitivement à terre ou n’attendent qu’une occasion propice pour se relever et reprendre son combat ?
— Ces forces ne s’avouent jamais vaincues. La structure économique du pays est née d’un système esclavagiste et le travail des esclaves a été la base constitutive du capitalisme mauricien. Après avoir été une économie de plantation, nous avons assisté, au cours des 20-30 dernières années, à une financiarisation de ce capitalisme qui est entré dans une logique non productive, dans une activité de rentier.

O Et, on vous l’a beaucoup reproché, vous n’êtes pas choqué que le discours du budget 2026/27 ne contienne pas de mesures fiscales pour la classe des rentiers ?
— C’est définitivement un des manquements du budget, alors que R&A avait proposé une série de mesures pour taxer la vente immobilière, la location des terres de l’État (les pas géométriques) au secteur hôtelier, entre autres, mais ces mesures n’ont pas été retenues. Nous savons que la présence et les prises de position de R&A sur l’économie ne sont pas appréciées de certains secteurs économiques. Le contraire aurait été étonnant. Mais ils doivent vivre avec puisque nous sommes au gouvernement où nous représentons la voix de la gauche, surtout depuis le départ de Paul Berenger.

O Ou en est le gouvernement avec l’amendement constitutionnel sur la déclaration communale, qui devait être une des premières mesures phares de l’Alliance du Changement ?
— Nous sommes bloqués en raison de réactions qui prétendent que cet amendement pourrait avoir des conséquences constitutionnelles. À cela, R&A répond que la constitution de 1968 a produit des conséquences non prévues, comme les 60-0. Des propositions ont été soumises pour la réforme électorale et nous attendons leur publication pour aller de l’avant. J’aimerais aussi souligner que nous sommes très à cheval sur la question écologique et l’inscription du droit de la nature dans la constitution, qui ne fait pas l’unanimité. C’est à ce niveau que le peuple doit se faire entendre, car le pouvoir ne peut plus s’exercer seul. Nous sommes entrés dans la société de la co-gouvernance et elle se développera. L’ancien gouvernement avait supprimé la dissension, surtout après les manifestations, en attaquant les opposants politiques, par le planting et la tentative d’interdire les réseaux sociaux…

O … et c’est pour moins de répression que le Gouvernement de l’Alliance veut amender le Public Gathering Act pour le rendre plus sévère ?
— J’ai fait partie de ceux qui ont été victimes des lois répressives de l’ancien gouvernement contre lesquelles j’ai manifesté, je ne sais combien de fois. Plusieurs membres du gouvernement ont déjà fait connaître des objections sur ce sujet. J’ai personnellement demandé aux syndicats de se faire entendre sur ce sujet. Il faut tenir en compte que ces amendements n’ont pas encore été votés comme beaucoup d’autres lois qui figureront dans le Finance Bill.

O Justement, est-ce que, comme ça a été souvent le cas, ce Finance Bill fourre-tout ne risque pas de contenir des surprises désagréables ?
— Nous revenons à ce que je disais au départ : le budget est devenu une macro législation dans laquelle on met tout et n’importe quoi. Le Finance Bill n’a pas une dimension secrète, comme le budget, et donc les ministres doivent avoir les informations nécessaires sur chaque loi et chaque amendement proposé, et nous allons veiller à les obtenir.

O On parle, de plus en plus fort, d’un remaniement ministériel. Est-ce que R&A pourrait être concerné par cet exercice ?
— Nous sommes au gouvernement sur la base d’un accord pour un poste de ministre et un de Junior Minister. Nous avons réalisé que la façon de faire avancer nos idées et de défendre nos convictions était de faire partie du gouvernement, plutôt que d’aller faire des manifestations. Cela ayant été dit, c’est la prérogative du PM de choisir les membres de son Cabinet.

O Peut-on dire pour conclure que, malgré les mauvaises surprises dont nous avons parlées, vous êtes en phase avec le gouvernement de l’Alliance du Changement ?
— Je suis en phase avec les objectifs de mon parti. Si j’étais, comme vous l’avez dit, un rubber stamp minister, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait depuis l’année dernière et jusqu’aujourd’hui. Si R&A était un rubber stamp party, il n’aurait pas pris la décision de quitter le gouvernement avant, qu’avec l’aide du MMM et d’autres nous arrivions à faire freeze le means test. Si j’étais un rubber stamp minister, je ne vous aurais pas accordé cette interview !
O Quel en sera le mot de la fin ?
— Nous sommes à un moment important de l’histoire de notre pays, dans une situation où la gouvernance hyper pyramidale – avec ses centres d’intérêts, ses valets qui gravitent autour de l’endroit où l’on prend les décisions – ne pourra pas tenir longtemps, comme l’épisode means test l’a démontré. On va vers la co-gouvernance. et le gouvernement l’a fait…

O …il a été forcé à le faire…
— Sans doute, mais il l’a fait. La démission de R&A n’est plus à l’ordre du jour, nous ne sommes pas dans un gouvernement socialiste, nous ne sommes que trois élus et nous faisons plus que ce nous pensions pouvoir faire, grâce à ceux qui nous soutiennent et qui savent que nous ne sommes ni l’ennemi de l’écologie, ni celui de la classe ouvrière…

O R&A est l’ennemi du capitalisme

?— Nous ne sommes pas contre des individus, nous sommes l’ennemi du système capitaliste qui permet à 10 individus de contrôler plus de 60% des richesses de la planète. C’est un système qui nous mène directement vers une catastrophe existentielle, vers la guerre nucléaire, vers l’inégalité sociale. Comme on commence à la voir à Maurice avec les gated areas pour super riches avec villas et piscines remplies entourées de pauvres, de plus en plus nombreux, qui n’ont pas assez d’eau potable.

Jean-Claude Antoine

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