— Les postiers dans les rues de la capitale, réclamant des garanties quant à la pérennité de leurs emplois
— Luximun Badal : « Que la Poste redevienne un organisme gouvernemental à part entière »
Les chiffres donnent le vertige. Mauritius Post Ltd a enregistré une perte opérationnelle de Rs 282 millions pour l’année financière de 2025, ayant entièrement utilisé son découvert de Rs 177 millions et encaissé un dépôt à terme de Rs 200 millions pour faire face à ses obligations. Les employés, toutes catégories confondues, sont dans une vive inquiétude et face au retard dans le versement de leur salaire, l’heure est à la mobilisation. Une marche pacifique a été organisée, hier, dans les rues de la capitale, en collaboration avec la Union of Post Office Workers (UPOW) pour réclamer des garanties quant à la pérennité de leurs emplois. Le président de l’UPOW Branch No. 2, Luximun Badal, affirme que « les quelque 642 employés avaient déjà reçu leurs salaires avec retard, en mars. » Ce dernier est catégorique : « La Poste doit sortir du privé et retourner sous la tutelle de l’État. »
La Poste, l’une des plus vieilles institutions du pays, célébrera ses 255 années d’existence en 2027. C’est le 21 décembre 1772, sous le gouvernement colonial français, que le premier bureau de poste a ouvert ses portes à Maurice. Le courrier était alors livré par bateau de et vers la France et l’Inde. La Grande-Bretagne, qui a pris possession de l’île le 3 décembre 1810, a continué le service outremer. Sur le plan interne toutefois, en raison de certains problèmes, il sera arrêté pendant quelque temps. En 1834, le service a repris. Quelques éléments retraçant la période française à partir de 1780 existent au musée de la poste, mais les plus conséquents émanent de la période britannique.
L’histoire postale à Maurice ne peut être retracée sans faire mention de la renommée de deux de ses timbres-poste, qui valent aujourd’hui une fortune. Ils étaient les premiers à être émis dans tout l’empire britannique, hormis la Grande-Bretagne. C’est le 21 septembre 1847 que ces deux timbres-poste ont été émis. Les mots « Post Office » apparaissant dans la première émission de ces deux timbres-poste ont été changés pour « Post Paid » lors de l’émission suivante. Ce qui fait de ces timbres mentionnant « Post Office » les plus rares au monde et leur confère un statut légendaire dans le monde de la philatélie.
Passée cette période historique, la Poste, qui jusqu’en 2003 était un département de l’État mauricien, a changé de statut pour devenir Mauritius Post Ltd. À partir de cette date, l’organisation ne se contentera pas seulement de vendre des timbres-poste et de livrer le courrier, mais offre aussi une panoplie de nouveaux services, dont le nombre augmente d’année en année. Ainsi, outre les services de photocopie, de télécopie et de l’accès à Internet, les Mauriciens peuvent se procurer des polices d’assurance-vie et la carte étoile, pour la Rose-Hill Transport, dans certains bureaux de poste, payer les frais de la NLTA et acheter des souvenirs de Maurice. La Mauritius Post effectue aussi le paiement des pensions pour les aînés.
Une pétition adressée
au Premier ministre
Depuis que l’entreprise a pris un virage à 180 degrés pour s’éloigner du modèle de service public, les choses semblent tourner au vinaigre. Le déficit cumulé de Rs 2 milliards dans les fonds de pension de Mauritius Post Ltd, en 2023, sous l’ancien régime, a mis en évidence un nivellement par le bas qui s’est accentué malgré l’installation du nouveau gouvernement en novembre 2024 et la nomination de Loveena Sowkhee et Anil Seeruttun respectivement en tant que Chairperson et Chief Executive Officer, et d’Avinash Ramtohul en tant que ministre de tutelle. Les mesures mises en œuvre par l’institution afin de limiter la casse — entre réorganisation interne, renforcement des capacités, optimisation des coûts, augmentation des tarifs postaux et expansion des services numériques et e-commerce — n’ont pas eu l’effet escompté.
Outre l’aspect financier, il convient aussi d’ajouter que plusieurs problèmes chroniques gangrènent la Poste depuis des années. Face à ce marasme, des employés de Mauritius Post n’hésitent pas à parler de « crise institutionnelle », d’où la levée de boucliers qui s’est traduite, hier, par une marche pacifique à Port-Louis. Le rassemblement a débuté au Rabita Hall, où une pétition a été signée collectivement par les membres de l’UPOW ainsi que d’autres syndicats, avant d’être adressée au Premier ministre, Navin Ramgoolam. Les manifestants ont ensuite pris la direction de l’Assemblée nationale pour un arrêt, avant de terminer leur parcours devant le siège de Mauritius Post Ltd.
Sécurité d’emploi
« Nous ne savons pas ce qu’il adviendra des employés de Mauritius Post Ltd si l’entreprise devait être placée sous receivership. Cette marche a été l’occasion de remettre une lettre au Premier ministre afin de demander que Mauritius Post Ltd redevienne un organisme gouvernemental à part entière, au même titre que la Mauritius Police Force. Les services postaux relevaient autrefois directement de l’État avant leur privatisation partielle », confie le syndicaliste Luximun Badal, qui insiste sur le fait que la principale revendication des employés reste la sécurité de l’emploi : « Tout ce que nous demandons, c’est une garantie d’emploi pour plus de 600 travailleurs. Aujourd’hui, nous vivons véritablement dans la crainte. »
Au cœur de la manif, Sangeeta Manikam, occupant le rang de Postal Execitive depuis deux décennies, a dressé un sombre tableau de la situation dans tous les compartiments du secteur : « On ne recrute plus et c’est nous qui payons les pots cassés. Par manque de guichetiers, de nombreux pensionnés sont contraints d’attendre des heures dans une file pour accéder à des services pourtant essentiels. Le manque accru de postiers ralentit aussi considérablement la livraison des colis. Le gouvernement doit agir avant que la situation ne devienne incontrôlable »
HT
Les facteurs en première ligne face aux mutations
« Pena relev. Pena rekritma. Pena promosion… »
Acteurs incontournables, les employés de la poste chargés de distribuer le courrier sont présents dans toutes les villes et villages de Maurice depuis des lustres. Connu de tout le monde, le facteur a toujours représenté un personnage au rôle nécessaire, voire vital, un être parfois vivement attendu par le public. Ce fonctionnaire des postes a toujours représenté une sorte de symbole du service public. Sauf que… comme dans la plupart des secteurs de la société, les entreprises postales ont connu de profondes transformations, poussées par les marqueurs typiques de la culture du secteur privé.
Si les pratiques de communication évoluent, entraînant inévitablement l’obsolescence relative de certains pans du métier de facteur, un constat s’impose, selon Faizal Mungloo : « Les transformations de l’entreprise publique postale vers le privé, portées par des visions de profits, ne prennent aucunement en compte le vécu des travailleurs, en sus de l’absence de recrutements et de promotions mettant à mal le service ».
Il a passé 30 ans de sa vie à trier, « couper » et « piquer », selon le jargon du métier, des milliers de colis et de caisses de lettres. Faizal Mungloo dit être un facteur à l’ancienne qui dit connaître par cœur les morceaux de villes et villages qu’il parcourt avec sa besace, à moto ou à vélo. Un travail qu’il fait désormais « les yeux fermés », mais avec la boule au ventre. Les facteurs étaient dans la rue, hier. Pas pour distribuer des lettres ou des colis, mais pour tirer la sonnette d’alarme sur la crise qu’ils traversent actuellement, en raison notamment d’une baisse continue des effectifs.
« Bann zenes pe kit metie-la an-mas. Pena relev. Pena rekritma. Pena promosion. Les autorités se rangent derrière l’excuse du financement. Les plus anciens, ceux qui ont l’ambition de gravir les échelons vers le poste d’inspecteur, rongent leur frein. C’est frustrant. On avait vraiment cru que le passage du secteur vers le privé allait donner un nouvel élan à nos carrières. Que nenni », martèle Faizal Mungloo.
En une vingtaine d’années, le métier de facteur s’est profondément transformé. D’un fonctionnaire ancré dans un territoire qui assurait la distribution du courrier, quasi-incarnation du lien social, on est passé à des travailleurs au statut précarisé, dont la fonction est de livrer un volume croissant de colis. Problème, au sein de la profession, la baisse des effectifs augmente la charge de travail, selon les principaux intéressés.
« Les collègues voient leurs tournées grandir chaque année. La charge de travail et ça fait des tournées trop longues, et souvent des collègues fatigués qui doivent faire face à des gens énervés qui attendent des courriers importants », souligne Faizal Mungloo. À l’instar de ses autres collègues du secteur, le concerné appelle le gouvernement à réintégrer la Poste sous sa tutelle.
Légendes
1. La détermination pouvait se lire sur les visages des manifestants en dépit des inquiétudes
2. Le rassemblement avait débuté au Rabita Hall, où les syndicats sont montés au créneau
HT
Faizal Mungloo était dans la rue, hier… Pas pour distribuer les courriers, mais pour tirer la sonnette d’alarme

