La lecture de son témoignage poignant avait ému la foule présente à l’International AIDS Candlelight Memorial, organisé le 17 mai au Caudan Waterfront. La solidarité exprimée et les appels lancés ont été vains. Puisqu’au lendemain même, celle que nous surnommerons Fandja a été déportée vers Madagascar parce qu’elle vit avec le VIH. Ni son professionnalisme ni son attitude irréprochable n’ont pu la sauver de ce qu’elle redoutait tant. Mais malgré les lois contre la discrimination, Maurice continue à appliquer cette mesure hautement discriminatoire et controversée.
« Je ne demande pas la pitié. Je demande simplement le droit de vivre, de travailler et de me soigner comme un être humain », tel avait été le message lancé dans son témoignage au Caudan, dans la soirée du dimanche. Le récit émouvant de cette travailleuse malgache de 45 ans avait été lu dans l’espoir de contrer cette mesure encore appliquée par les autorités mauriciennes. Dépistée positive au VIH sur le sol mauricien, elle craignait que son statut ne soit divulgué : « Le jour où cela arrivera, je risque de tout perdre : mon travail, mes soins, ma stabilité, ma dignité. Ma famille perdra aussi son seul soutien. Je serai expulsée du territoire et rapatriée comme une criminelle. Cela, j’ai vu d’autres de mes compatriotes subir ce sort. Au pays, comment ferai-je pour expliquer ce soudain retour ? Comment vais-je affronter les regards, la honte, l’humiliation ? Comment ferai-je pour faire vivre ma famille ? »
C’est précisément ce qui lui est arrivé le lendemain. « Vers 10h, mon patron m’a appelée. Il m’a conduite à la banque pour que je récupère mon argent et m’a conduite là où je vivais pour que je récupère une partie de mes effets personnels. C’est seulement à l’aéroport qu’il m’a informée qu’il avait reçu un appel des autorités lui indiquant que j’étais positive au VIH et qu’il fallait me faire partir tout de suite. »
« Cela briserait le cœur de mes parents d’apprendre que j’ai été déportée parce que je vis avec le VIH »
Se sentant prise dans un tourbillon, elle avait laissé une bonne partie de ses affaires. « Juste avant le décollage, j’ai appelé ma mère pour lui dire que je rentrais le soir même. Je lui ai dit que je venais pour quelques jours de vacances imprévues afin de me reposer. Je ne pourrai jamais lui dire la vérité. Mes parents sont vieux et malades. J’étais venue à Maurice pour les aider à survivre. Cela leur briserait le cœur d’apprendre que j’ai été déportée parce que je vis avec le VIH », témoigne Fandja depuis Antananarivo.
« Je suis déboussolée, je ne sais pas quoi faire. Ma priorité est de continuer mon traitement et de revoir mes projets. C’est très compliqué pour moi. » Jusqu’alors, tout allait bien pour cette femme engagée dans une maison de retraite depuis quelques années. « À Maurice, chaque jour, je lave, je nourris, j’aide des personnes fragiles à se lever, à manger, à vivre avec dignité. Je prends soin de parents, de grands-parents mauriciens comme si c’étaient les miens. Chaque mois, j’envoie de l’argent à ma famille restée à Madagascar. Des enfants, des proches comptent sur moi pour vivre », disait son témoignage lors du Candlelight Memorial.
Cette 21e édition avait été organisée par une vingtaine d’associations en collaboration avec la National Agency for Drug Control (NADC) dans le but de rendre hommage aux personnes décédées de causes liées au VIH et de soutenir les personnes affectées et infectées. Le sort des travailleurs et étudiants étrangers déportés de Maurice à cause du VIH avait été l’un des sujets mis en avant. D’où le témoignage de Fandja.
Dans son allocution, Nicolas Ritter, fondateur de PILS, avait fait ressortir : « La stigmatisation n’a pas disparu. Elle a changé de visage. Elle est parfois plus polie, plus silencieuse, mais toujours aussi cruelle. » Intervenant après la lecture du témoignage de Fandja, il ajoutait : « Nous avons entendu plus tôt la voix d’une femme qui n’a pas pu être parmi nous ce soir. Et son absence, à elle seule, dit déjà beaucoup. Elle ne pouvait pas venir prendre ce micro. Elle ne pouvait pas montrer son visage. Parce que dans le Maurice de 2026, témoigner publiquement de sa séropositivité, surtout quand on est une travailleuse étrangère ou un travailleur étranger, c’est encore risquer de tout perdre. »
Plusieurs actions de plaidoyer et des discussions avaient déjà été lancées avec les autorités pour contrer cette mesure rétrograde. Elle est, de surcroît, en porte-à-faux avec des lois plus récentes (HIV & AIDS Act, Equal Opportunities Act, Workers’ Rights Act) qui condamnent toute mesure discriminatoire ou toute sanction contre les personnes vivant avec le VIH. À l’international, l’application de cette mesure impacte négativement l’image de Maurice, considérée comme l’un des pays pratiquant encore cette discrimination.
« Mon traitement fonctionne. Je vais bien. Je ne peux infecter personne. Je continue à travailler, à aimer, à vivre »
Quand Fandja était arrivée à Maurice il y a quelques années, son test de dépistage était négatif. Elle avait alors obtenu son permis de travail. Elle avait plus tard appris que son compagnon lui avait été infidèle, ce qui l’avait encouragée à faire un test de dépistage au début de l’année. « Quand le résultat est tombé, j’ai cru mourir sur place. J’étais séropositive. Pendant des jours, je n’ai plus dormi. Plusieurs fois, j’ai pensé au suicide. Je me suis demandé si ma vie avait encore un sens. Aujourd’hui encore, je lutte contre la dépression. Mais j’ai commencé immédiatement mon traitement. J’ai été accompagnée. Je continue à me battre. Aujourd’hui, mon traitement fonctionne. Je vais bien. Je ne peux infecter personne. Je continue à travailler, à aimer, à vivre », disait son témoignage.
Tout a commencé à basculer lorsque son employeur lui a annoncé que tout le personnel devait refaire un test VIH. « Nous n’avions pas été consultés. On ne nous a pas demandé notre consentement. On ne nous a donné aucune garantie de confidentialité. Tout cela alors même que les lois à Maurice ont été écrites pour protéger toute personne vivant avec le VIH. Refuser pourrait signifier perdre notre travail. » À partir de ce moment, sa crainte était que les autorités communiquent son statut à son patron malgré les interdictions. C’est précisément ce qui s’est passé.
Des bougies pour celles et ceux « que Maurice refuse d’accueillir et de protéger »
Nicolas Ritter le rappelle : « La loi mauricienne protège les personnes contre le dépistage forcé et contre la discrimination fondée sur le statut VIH. Cette loi doit être appliquée. Pour tous et toutes, Mauriciens ou non-Mauriciens. Et rappelons-nous une chose. Notre pays s’est construit, génération après génération, avec celles et ceux qui sont venus d’ailleurs. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des descendants de migrations. Venus d’Inde, d’Afrique, d’Europe, d’Asie. Alors comment pouvons-nous fermer nos portes à des personnes qui viennent travailler ici ? Et pire encore : comment pouvons-nous les fermer à cause d’un statut sérologique ? Un pays ne se juge pas uniquement à sa croissance économique. Il se juge aussi à la manière dont il traite les plus vulnérables. »
Comme chaque année, le Candlelight a pris fin par l’allumage des bougies, accompagné de l’hymne de la soirée, Enn Lalimier, chanté par Éric Triton. À la veille de l’expulsion de Fandja, Nicolas Ritter déclarait : « Ce soir, nous allumons des bougies pour celles et ceux que nous avons perdus. Mais aussi pour celles et ceux que Maurice refuse encore d’accueillir pleinement ou refuse encore de protéger. Pour cette femme dont la voix a été portée ce soir. »
Quelques heures après, elle était déportée.
Une mesure légalement contradictoire
La pratique du dépistage obligatoire du VIH pour les travailleurs étrangers à Maurice repose principalement sur l’Immigration Act 2022, qui permet d’exclure du territoire les personnes atteintes de maladies infectieuses ou transmissibles, ainsi que sur le Non-Citizens (Employment Restriction) Act 1970, qui subordonne l’obtention d’un permis de travail à la présentation d’un certificat médical favorable. Bien que le VIH ne soit pas explicitement mentionné dans la loi, les procédures administratives imposent en pratique un test de dépistage.
Cependant, cette exigence apparaît juridiquement fragile au regard du cadre légal mauricien et des engagements internationaux du pays. La HIV and AIDS Act 2006 interdit expressément toute discrimination fondée sur le statut sérologique réel ou présumé, notamment dans le domaine de l’emploi, tandis que l’Equal Opportunities Act 2008 protège également les personnes vivant avec le VIH contre les discriminations professionnelles.
Bien que la Constitution ne mentionne pas explicitement le statut de santé parmi les motifs de discrimination interdits, une contestation pourrait s’appuyer sur les droits fondamentaux garantis par l’article 3 ainsi que sur les conventions internationales ratifiées par Maurice, notamment l’ICERD, le PIDESC, la Convention n°111 de l’OIT et la Recommandation n°200 sur le VIH et le monde du travail. Ces instruments internationaux considèrent le dépistage obligatoire du VIH à des fins d’exclusion de l’emploi ou du séjour comme incompatible avec les principes de non-discrimination et de respect des droits humains.

