• Au large du Morne, la rencontre irréelle avec les péponocéphales connus comme les dauphins d’Electre
• « J’ai été extrêmement surpris et émerveillé, comme un enfant le jour de Noël » raconte le guide Adrien Joseph à Week-End
Au large du Le Morne, le 30 avril à 7 heures du matin, une sortie en mer ordinaire a soudainement basculé dans l’inattendu. À bord de son embarcation dédiée à l’observation des mammifères marins, Adrien Joseph pensait vivre une matinée semblable à tant d’autres. Depuis plusieurs années, ce guide passionné sillonne les eaux mauriciennes avec touristes et amoureux de l’océan. Dans ces eaux de l’ouest, les rencontres sont nombreuses, mais rien ne pouvait le préparer à ce qu’il allait découvrir ce matin-là.
Le calme de l’aube enveloppait encore la mer lorsque Adrien Joseph commence sa navigation habituelle. Comme souvent, il écoute les profondeurs à l’aide de son hydrophone, attentif au moindre sifflement inhabituel. Puis quelque chose attire son attention. Un son différent. Presque étrange pour cette région de l’île. Guidé par instinct, il pousse son embarcation plus loin au large, jusqu’à une zone où les fonds plongent à près de 2 500 mètres.
Et soudain, l’océan semble changer de visage !
Au loin apparaît d’abord une silhouette sombre, indistincte, avant qu’un immense groupe ne surgisse progressivement sous la surface. Des dizaines, puis des centaines de formes noires évoluent ensemble dans un mouvement parfaitement synchronisé. Devant lui : des péponocéphales — aussi appelés dauphins d’Électre — une espèce océanique vivant normalement loin des côtes et beaucoup plus souvent associée à la côte est de Maurice.
« On est tout de suite happé par le spectacle »
« On est tout de suite happé par le spectacle », raconte Adrien Joseph. Plus d’une centaine d’individus sont alors observés au large du Morne, avançant comme une seule entité dans le bleu profond. Leur présence dans cette partie de l’île apparaît presque irréelle. Massifs, uniformément sombres et dépourvus de bec marqué, les péponocéphales donnent l’impression de surgir des profondeurs elles-mêmes.
Et pour Adrien Joseph, l’émotion dépasse largement le simple cadre d’une observation rare. « J’ai été extrêmement surpris et émerveillé, comme un enfant le jour de Noël », confie-t-il.
Très vite, il saisit sa caméra et son appareil photo, conscient d’assister à une scène exceptionnelle dans des eaux où cette espèce demeure pratiquement absente des observations habituelles. À bord, les passagers observent en silence, fascinés sans forcément mesurer la portée du moment.
Mais derrière cet émerveillement, cette rencontre réveille aussi une mémoire douloureuse. En 2020, après la catastrophe du MV Wakashio, Adrien Joseph avait participé pendant plusieurs jours aux opérations de sauvetage des péponocéphales échoués à Grand-Sable, sur la côte est. Cinquante-deux spécimens avaient péri lors de ce drame écologique qui avait profondément marqué Maurice (voir encadré 2)».
C’était également la dernière fois qu’il avait vu cette espèce.Le souvenir reste encore vif dans son esprit. « L’un d’eux a lâché son dernier souffle dans mes bras et est mort », raconte-t-il avec émotion.
Depuis cet épisode, chaque apparition de ces cétacés porte une résonance particulière pour le jeune guide. Alors, voir le 30 avril dernier plus d’une centaine de péponocéphales évoluer librement au large du Morne avait quelque chose d’à la fois bouleversant et presque irréel.
« Depuis l’événement du Wakashio, c’est la première fois que j’ai pu observer un groupe aussi important », explique-t-il encore, visiblement marqué par cette rencontre hors du commun.
Pendant plusieurs minutes, les animaux poursuivent leur route dans une synchronisation fascinante, alternant plongées profondes et remontées coordonnées, avant de disparaître lentement dans l’immensité de l’océan.
Derrière eux, ils laissent le souvenir d’un instant suspendu, rare et profondément humain.
Le péponocéphale, un cétacé des profondeurs
Longtemps méconnu à Maurice, le péponocéphale — également appelé dauphin d’Électre (melon-headed whale) — demeure aujourd’hui encore l’un des cétacés les moins étudiés de l’océan Indien. Cette espèce océanique, appartenant à la famille des dauphins, évolue principalement dans les eaux profondes et se déplace généralement en groupes sociaux pouvant réunir entre 100 et 500 individus, explique Lana Barteneva-Vitry, directrice de la conservation à la Marine Megafauna Conservation Organisation (MMCO).
Les adultes mesurent en moyenne 2,5 mètres. Ils se caractérisent par un corps sombre et massif ainsi que par l’absence de bec marqué. Bien que l’espèce soit parfois observée autour des îles océaniques, sa présence près des côtes demeure relativement rare. À Maurice, les signalements concernent principalement la côte est de l’île. Selon Lana Barteneva-Vitry, les pêcheurs locaux semblent connaître cette espèce depuis longtemps, même si les données scientifiques sur sa présence dans les eaux mauriciennes sont longtemps restées limitées.
Le péponocéphale a toutefois brutalement quitté l’anonymat à Maurice en 2020, à la suite de l’échouage massif survenu peu après l’incident du MV Wakashio. (Voir encadré 2)
À la suite de cet épisode post-Wakashio, la MMCO, ainsi qu’Adrien Joseph, ont participé aux opérations de terrain avant d’entreprendre plusieurs recherches consacrées à cette espèce autour de Maurice, principalement sur la côte est. Les équipes ont notamment développé un important travail de photo-identification afin de mieux comprendre les déplacements et les habitudes de ces cétacés.
Les recherches menées suggèrent que certains groupes pourraient fréquenter de manière répétée les mêmes habitats côtiers dans l’est de l’île. Un autre échouage massif avait d’ailleurs déjà été documenté dans cette région en 2005, avec la mort d’une trentaine de spécimens.
À l’échelle mondiale, l’espèce reste également peu documentée, y compris dans l’océan Indien, bien que sa présence soit connue autour de plusieurs territoires insulaires comme Madagascar, les Comores, Mayotte ou encore les Seychelles.
Dans ce contexte, l’observation réalisée le 30 avril dernier au large du Le Morne retient particulièrement l’attention des spécialistes. Lana Barteneva-Vitry souligne que cette présence sur la côte ouest demeure relativement inhabituelle pour Maurice, l’espèce étant beaucoup plus fréquemment associée aux eaux de l’est de l’île. À ce stade, plusieurs hypothèses restent ouvertes : les individus observés pourraient appartenir à des groupes déjà identifiés dans les zones d’étude suivies à Maurice ou correspondre à un groupe océanique simplement de passage dans les eaux mauriciennes. Des déplacements liés à la répartition des proies constituent également une possibilité qui nécessitera des recherches complémentaires.
Les photographies réalisées par Adrien Joseph lors de cette sortie en mer devraient désormais permettre aux chercheurs de comparer les individus observés avec le catalogue photographique développé par la MMCO, qui rassemble actuellement près de 300 péponocéphales identifiés autour de Maurice.
Ce travail constitue une contribution précieuse pour mieux comprendre les déplacements, encore largement mystérieux, de ces cétacés des profondeurs, mais également pour renforcer les efforts de conservation de l’espèce et contribuer à la prévention de futurs échouages de péponocéphales ou d’autres cétacés.
Grand-Sable 2020 : le drame silencieux des péponocéphales
Quelques semaines après la catastrophe du MV Wakashio, un autre épisode allait profondément marquer Maurice. Fin août 2020, plusieurs groupes de péponocéphales — aussi appelés melon-headed whales ou dauphins d’Électre — sont aperçus désorientés dans le lagon de Grand-Sable, sur la côte Est. Pendant plusieurs jours, habitants, pêcheurs, ONG et autorités tentent de repousser les animaux vers le large.
Mais l’issue sera tragique : 52 cétacés périront lors de cet échouage massif, un phénomène extrêmement rare à Maurice. Certaines carcasses présentaient des blessures et des lésions, alimentant rapidement les interrogations et les polémiques.
À l’époque, la partie arrière du Wakashio venait d’être sabordée en haute mer après plusieurs explosions contrôlées. Plusieurs observateurs et défenseurs de l’environnement évoqueront alors l’hypothèse d’un stress acoustique ou de perturbations sous-marines ayant pu désorienter les animaux. D’autres experts estimeront que les cétacés auraient perdu leurs repères à l’intérieur du lagon avant de paniquer en tentant de regagner le large.
Les examens réalisés après cet événement permettront toutefois d’écarter, selon les analyses menées, un lien direct avec la pollution pétrolière elle-même. Lana Barteneva-Vitry, directrice de la MMCO, expliquera notamment que les lésions observées étaient davantage compatibles avec des traumatismes liés à la décompression, un phénomène pouvant affecter les cétacés plongeant en profondeur lorsqu’ils subissent d’importantes perturbations acoustiques. Elle soulignera également que des échouages similaires de péponocéphales ont déjà été recensés ailleurs dans le monde, parfois dans des contextes associés à l’utilisation de sonars de navigation.
Au-delà des conclusions scientifiques, les images de ces cétacés tournant durant des jours dans le lagon resteront gravées dans la mémoire collective, devenant l’un des symboles les plus marquants du traumatisme écologique lié au Wakashio
Citation
Regardez-les jouer au clair de lune,
regardez-les danser au soleil.
Ce sont les enfants de la liberté, tous
autant qu’ils sont. Prenant soin les uns des autres,
sans hésitation ni raison,
ils méritent d’être chéris comme une source d’amour.
Olivia Newton-John – La Promesse (La Chanson du Dauphin)

