La fille de Pascaline Brasse (à gauche), entourée de ses mamans

Les personnes bisexuelles souffrent de ne pas trouver de place dans leur milieu, encore moins dans la société. Plusieurs clichés entourent la bisexualité. Aimer les mecs comme les nanas s’apparenterait à être volage, indécis, instable ou infidèle. En marge de la Journée de la bisexualité, observée le 23 septembre, coup de projecteur sur les défis de cette communauté dont la réalité est cachée à Maurice et qui peine à gagner en visibilité.

“Avec l’accord de mes parents, une de mes tantes m’a traîné chez un longanis pour extraire le diable qui habitait soi-disant mon corps, car j’aimais à la fois les femmes et les hommes”, confie Stéphanie. Sanjay, né dans une famille très conservatrice, a été contraint de quitter le pays pour vivre sa bisexualité comme il l’entend. “On disait que j’étais la honte de ma famille. Mais je n’étais pas non plus prêt à renier qui j’étais.” Autant de préjugés, d’incompréhensions et de stéréotypes qui poussent une bonne partie de cette communauté à se murer dans le silence.

“La réalité des bisexuels est cachée à Maurice”, observe Ashwin Ramenah, directeur du Collectif Arc-En-Ciel (CAEC). “Il ne faut pas se leurrer. Au sein du collectif, nous avons du mal à recueillir des informations sur eux car très peu viennent vers nous, comparés aux homosexuels et transsexuels.” On parle des lesbiennes, des gays, des transsexuels, mais très peu des bisexuels. “C’est le moment d’en parler pour enlever certains stéréotypes que des hétéros et des homos peuvent avoir.”

Hétéro, homo et bi.

Malgré les répercussions, Stéphanie, Sanjay et Pascaline Brasse ont choisi d’assumer pleinement leur bisexualité, sans pour autant le crier sur tous les toits. Pascaline accepte de témoigner à visage découvert. Elle estime que toute personne est libre de vivre son orientation sexuelle et son expression de genre. Elle s’est mise en couple avec sa première fille à 16 ans. “Nous avons rompu au bout d’un an et demi. J’ai fait une dépression, qui m’a conduit à coucher avec mon meilleur ami et je suis tombée enceinte.”

À ce moment précis de sa vie, Pascaline Brasse se refusait à admettre qu’elle aimait les filles mais aussi les garçons. À l’âge de trois ans, Pascaline Brasse (qui est née à Maurice) et sa famille sont partis s’installer à Rodrigues, une île où presque tout le monde se connaît. “Il y a quelques années, la bisexualité était peu comprise par une bonne partie de la société rodriguaise. On m’a souvent montrée du doigt. Dans le bus par exemple, des gens parlaient dans mon dos en ces termes : elle est soi-disant lesbienne mais a accouché d’une fille. Elle ne sait pas si elle aime les garçons ou les filles.”

Selon Ashwin Ramenah, d’autres bisexuels se murent dans le silence car la société a des difficultés à assumer toute orientation sexuelle qui dévie de la norme. “La norme socialement acceptée est l’hétérosexualité.” Anjeelee Beegun, directrice adjointe du CAEC, donne les définitions suivantes : l’hétérosexualité, c’est être attiré physiquement et romantiquement par quelqu’un du sexe opposé. Être homosexuel, c’est être attiré par quelqu’un du même sexe. Être bisexuel, c’est de pouvoir éprouver une attirance physique et émotionnelle pour quelqu’un du sexe opposé ou du même sexe.

Pas une période de transition.

Un des défis de cette communauté à Maurice est le fait que les gens ont du mal à assumer qu’on peut avoir une double orientation sexuelle. Christophe, qui assume pleinement son homosexualité, en fait partie. “Sans vouloir être méchant ou critique, mais en me basant sur mon expérience et mon vécu, je ne suis pas d’accord avec le fait que l’on dise être bi. On est l’un ou l’autre, lesbienne ou gay. Le bi n’existe pas. C’est une couverture, car on ne veut pas s’assumer son homosexualité, par peur du regard des autres, d’être jugé par la société.” D’autres pensent que la bisexualité n’est qu’une phase de transition vers l’homosexualité. Stéphanie affirme que ce sont des idées reçues dont souffrent les personnes bisexuelles encore aujourd’hui.

Ashwin Ramenah est conscient que “la difficulté des bisexuels, ce sont aussi ces stéréotypes liés aux homosexuels qui pensent qu’ils sont indécis.” Il affirme que “la bisexualité n’est pas du tout une transition. C’est normal pour certaines personnes d’avoir une attirance pour le sexe opposé comme pour quelqu’un du même sexe”. D’autres réalités sont aussi à prendre en considération, selon le directeur du CAEC. “Chaque personne vit à sa façon sa bisexualité, son homosexualité, voire son hétérosexualité.” Il concède que dans certains cas, ce qu’on appelle “transition” est beaucoup plus une période de questionnement, “à travers des phases bisexuelles”, avant que la personne assume son homosexualité. “Certains ont du mal à sortir de la norme de l’hétérosexualité et se disent attirés par les deux sexes.”

Assumer sa bisexualité.

La fille de Pascaline Brasse a aujourd’hui deux mamans. Même si elle sort beaucoup plus avec les filles, Pascaline éprouve de l’attirance pour les garçons sans se forcer. Comme l’explique Ashwin Ramenah, quelqu’un qui est et se dit ouvertement bisexuel ne va pas se retrouver ensuite homosexuel. Pour sa part, Christophe estime qu’une poignée d’homosexuels préfèrent se considérer bi, car “la bisexualité est beaucoup plus acceptée par la société, selon eux”. Pour une frange de la nouvelle génération, “être bisexuel dans une société hétéro normative passe mieux. C’est plus tendance que de se dire lesbienne ou gay”. Selon Ashwin Ramenah, d’autres réalités poussent également les bisexuels à mener une double vie. Ils se marient, ont une vie sexuelle active, ont des enfants et des relations sexuelles avec d’autres hommes ou femmes.

Anjeelee Beegun et Ashwin Ramenah du Collectif Arc-en-Ciel

La famille de Sanjay l’a forcé à se marier. “J’ai appris à l’aimer et être attiré par elle. Elle était beaucoup plus compréhensive que ma famille et comprenait que je puisse aussi aimer les mecs. Ce n’est pas une passade et encore moins une couverture”, explique-t-il. Sanjay est conscient que certains stéréotypes autour de la bisexualité renvoient au fait d’être infidèle. “Attention, être bisexuel ne veut pas dire être polygame”, souligne le directeur du CAEC. “C’est à tort que beaucoup pensent qu’on est infidèle et qu’on peut aller voir quelqu’un d’un autre sexe comme on le veut.” Pascaline Brasse est d’avis que ce n’est pas la peine non plus de se cacher. “C’est ta vie et tu ne contrôles pas tes sentiments, ni ton cœur. Être bisexuel n’est pas un crime. Il faut juste l’assumer malgré le qu’en dira-t-on.”

Tous ces stéréotypes qui mènent vers l’intolérance et la biphobie sont véhiculés par la société, qui aime mettre les gens dans les cases. Pour les contrer, souligne Ashwin Ramenah, “la meilleure des armes est la visibilité”.

Eric : “Mon père policier m’a enfermé dans une cellule”

“J’ai toujours eu de l’attirance pour les femmes comme pour les hommes. J’étais le premier de la classe, sans être l’intello de service. J’étais très sportif, les filles me tournaient autour et je ne me privais pas pour sortir avec elles. J’étais l’espoir et la fierté de ma famille. Pourtant, je n’étais ni heureux ni épanoui. À 20 ans, dans les années 80, j’ai décidé d’assumer pleinement ma bisexualité. Subitement, j’étais devenu le paria de la famille. Dans les années 90, le terme bisexuel n’était pas reconnu et on assimilait mon double penchant à l’homosexualité. J’étais jugé, moqué et insulté de toutes parts. On me croyait malade et habité par le mal. Ma mère m’a emmené voir des prêtres et a dépensé une fortune chez les psychologues. Mon père policier pensait que j’étais pire qu’un drogué et m’a même enfermé dans une cellule. J’y ai passé la nuit dans des conditions insalubres avec des rats. Il disait que j’avais besoin d’être puni.”

Bisexualité v/s pansexualité

Selon Anjeelee Beegun, directrice adjointe du CAEC, “la pansexualité est la capacité d’éprouver de l’attirance physique et émotionnelle envers une autre personne, indépendamment de son sexe, son identité de genre et son expression de genre”. Ce n’est pas la même chose que la bisexualité, mais ça s’en rapproche. Cette dernière souligne qu’il y a un débat à ce sujet. “Au sujet de la bisexualité, une école de pensée avance que le mot a été inventé en incluant également la pansexualité. Alors qu’une autre parle de la bisexualité comme binaire : c’est être attiré par un homme ou une femme.” Pour Anjeelee Beegun, la pansexualité est plus large. “L’identité et l’expression de genre, ou encore le sexe de la personne, n’ont pas d’importance.”

Lexique autour du bi sur le net

Bicurieux : Terme utilisé par certains qui s’identifient ou se sont identifiés comme hétéro ou homo mais explorent ou sont en questionnement sur une sexualité ou une orientation bisexuelle.

Biromantique : S’applique lorsqu’une personne distingue d’une part l’orientation sexuelle par rapport aux personnes pour qui on a un désir sexuel et l’orientation romantique (qui définit les personnes avec qui on éprouve une attirance romantique ou amoureuse).

Hétéroromantique : Avoir des attirances sexuelles pour des personnes de tous genres mais un désir romantique uniquement pour des personnes d’un autre genre.

Hétéroflexible : Se dit des personnes hétérosexuelles qui, sans s’identifier comme bisexuelles, ne se ferment pas à la potentialité d’une relation avec une personne du même sexe/genre.

23 septembre, Journée de la bisexualité

Cette journée a été célébrée pour la première fois en 1999, à l’initiative de Wendy Curry, Michael Page et Gigi Raven. Le but de ces trois militantes bisexuelles américaines était de renforcer la visibilité de cette communauté. C’est aussi un appel pour obtenir la reconnaissance des droits et encourager la célébration de cette orientation sexuelle “à travers son histoire, sa communauté, sa culture et son vécu quotidien”. Le 23 septembre est aussi une journée pour lutter contre la biphobie. Selon Ashwin Ramenah, “il est important que chaque groupe de la communauté LGBT ait un moment de visibilité. C’est un jour pour célébrer la différence.”