Ramesh Caussy est en ce moment le Mauricien le plus médiatisé du monde. N’importe qui peut d’ailleurs en faire l’expérience sur le moteur de recherche Google. L’homme est cité dans les publications européennes, américaines et asiatiques. Originaire de Camp Yoloff, dans la région de Port-Louis, il a rejoint son père à Strasbourg, en France, alors qu’il avait à peine 5 ans. Après de brillantes études dans l’Hexagone, il est devenu docteur à l’école polytechnique de France. À la suite d’un travail assidu et de longues années de recherches, il a inventé un robot, qu’il a baptisé “Diya One” (« petite lumière » en hindi), qui lui a permis d’être reconnu dans les plus grandes institutions du monde. Il souhaite maintenant partager ses connaissances avec Maurice grâce à un projet sur lequel il n’a pas donné de détail. Dans une interview accordée au Mauricien, il parle longuement d’intelligence artificielle et de la nécessité d’utiliser celle-ci de manière précautionneuse.

Ramesh Caussy, vous vous présentez comme un inventeur mauricien. Parlez-nous de vos origines…
Mon père s’appelait Hurry Narain Caussy, ma mère Mutama et ma grand-mère Supama Sayapa. Mon père était déjà un homme ouvert et était pour la rencontre et la diversité. On vivait dans des conditions modestes. Il était un étudiant brillant. Il a eu son HSC en sanskrit à Maurice. À l’époque, il y avait très peu de personnes qui avaient un HSC en sanskrit ainsi qu’une licence. En 1960, il a obtenu une bourse pour des études à Strasbourg en France et on est très fiers de lui. J’ai essayé de porter haut son nom en entrant dans la plus grande école du monde, l’École polytechnique de France où j’ai obtenu un doctorat.

Êtes-vous retourné à Camp Yoloff ?
Bien sûr. Ils ont refait la route. Les maisons ont été reconstruites en dur. Il reste une ou deux maisons en tôle. Tout cela a bien changé.

Quel souvenir gardez-vous de ce quartier de Port-Louis ?
J’ai passé de bons moments là-bas. On jouait dans la rue. Je me souviens encore du nom de mon prof de maternelle, Mise Manone. C’est marrant, ces noms me reviennent. Vous savez, lorsqu’on est Mauricien, même lorsqu’on quitte le pays pour la France, on continue à manger son curry. On garde ses valeurs. La France est un bel endroit au monde où l’on peut apprendre et étudier, où les gens sont formidables. Je pense qu’il y a une histoire d’amitié entre la France et Maurice. Ce n’est pas un hasard. Il y a bien des moments qu’il faut oublier et se projeter vers l’avant et construire. Il ne faut pas croire qu’avant c’était pire ou meilleur. Ce qu’il y a de meilleur, c’est le monde qu’on construit. Il y a de la place pour tout le monde si on sait être précautionneux et respecter les autres.

Faut-il quitter le pays pour obtenir une notoriété mondiale, comme celle que vous avez acquise ?
Il ne faudrait pas que ce soit le cas pour les jeunes qui arrivent maintenant. Qu’on bâtisse les structures de recherche des programmes reconnus, qu’on puisse bâtir des tribunes qui attirent les gens. Cela fait partie de mes projets. Je pense qu’on fera de très belles choses et qu’ensemble, tous les acteurs de Maurice, on pourrait prendre beaucoup de plaisir et avec fierté rendre notre pays meilleur pour les prochaines générations. Il faut qu’on embrasse les technologies. Il ne faut pas en avoir peur.

Vous incarnez les membres de la diaspora mauricienne qui cherchent à aider Maurice à partir de l’étranger…
C’est nécessaire, il faut toujours faire ce que l’on peut dans la mesure de nos moyens. Je pense que l’écosystème est réceptif et prêt à aider. Je suis un fervent partisan du partage pour la réussite (Share to win). C’est ma devise pour le 21e siècle.

Je crois comprendre que vous avez rencontré le Premier ministre, Pravind Jugnauth, à Paris ?
J’ai eu la chance de rencontrer le Premier ministre Pravind Jugnauth à Paris. J’étais très honoré. On a échangé sur l’idée de développer un projet pour Maurice. Je pense qu’il est convaincu que certaines idées sont bonnes pour le pays. Il est venu visiter notre compagnie pour voir ce qui se faisait dans le concret. Il est très enthousiaste sur la valeur et les contributions qu’on pourrait apporter à Maurice. Le temps venu, on pourrait arriver à des résultats très concrets que l’on pourrait montrer. Je suis très enthousiaste de voir que des dirigeants à Maurice voient le besoin de changement et sont prêts à aller dans cette direction. Cela ne peut être qu’une chose excellente pour Maurice.

Avez-vous rencontré des opérateurs du secteur privé ?
J’en ai rencontré quelques-uns. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas rencontré l’intérêt que j’espérais mais les discussions ne sont pas fermées. L’intelligence artificielle, la robotique sont des choses nouvelles. Les gens voient ce qu’on fait un peu partout en Europe. On a été classé aux États-Unis comme un futur leader à côté de belles boîtes comme Dyson ou Myrobot. La commission européenne vient de nous classer comme future licorne. Le tissu industriel mauricien est conscient que nous avons une proposition de valeur intéressante. Il faut qu’on ait le temps de se parler et de définir les premiers objectifs. Toutes les portes sont ouvertes. Notre entreprise s’appelle Partnering Robotics. Cela veut dire que nous voulons coopérer avec les écosystèmes et participer au co-développement de nouveaux écosystèmes.

Comment se porte Diya One ?
C’est un projet extraordinaire. Diya se porte bien. Il est en plein développement. On a la chance d’avoir trouvé les premières niches de marché. Diya est une version de Diya One X, c’est une plateforme très ouverte. On pourra partout où l’on va développer énormément de valeurs. C’est également un outil qui permettra aux gens de se former à l’intelligence artificielle et à la robotique. On est très fier de ces évolutions. Récemment, on a eu un classement dans une étude américaine qui nous a positionnés comme un futur leader sur ce marché. Je pense qu’on a fait un vrai travail de fond qui nous permet aujourd’hui d’avoir une position intéressante et de pouvoir coproduire les valeurs avec le système.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est Diya One ?
Diya One X est un robot extraordinaire. Il est doté d’une intelligence artificielle qui lui permet de se déplacer de façon autonome dans les environnements intérieurs. Dans ces environnements, il n’y a pas de GPS et la navigation est difficile. On a donc un robot autonome mobile qui est capable de se localiser, d’éviter les gens. Aujourd’hui, on l’a doté d’un premier service et celui-ci consiste a détecter la pollution de l’air. Selon l’OMS, l’air est dix fois plus pollué à l’intérieur des bâtiments qu’à l’extérieur. On peut avoir de très bonnes qualités d’air à l’extérieur. C’est un phénomène mondial. Dans toutes les capitales, on a des problèmes liés aux particules, à l’ozone, aux composées organiques. Le robot va détecter la pollution et va réparer l’air. Il absorbera l’air et va le traiter. C’est une belle première mondiale et va relarguer une bulle d’air qu’il va activer. Plus loin, Diya One est capable de créer le “big data” à l’intérieur. On est capable de créer une localisation capable de vous transmettre des données mètre carré par mètre carré. Ce qui permet de créer des applications extraordinaires comme des cartes de la météo intérieure, des “reportings” sur l’air. Tous les paramètres du bien être physique. C’est la raison pour laquelle on l’appelle le Diya One X, le Well being robot. La qualité de l’air, la température, le niveau d’humidité, le niveau de bruit et de luminosité, tous les paramètres qui peuvent nuire au bien-être physique des personnes dans les environnements intérieurs. On est très fier de ça. Il y a beaucoup d’autres applications qu’on peut développer avec Diya comme mettre d’autres couches qui vont permettre de faire baisser les factures énergétiques, d’augmenter la sécurité physique et présentielle des gens. Sky is the limit. On va pouvoir avec cette plateforme créer beaucoup de services avec l’écosystème.

Comment êtes-vous arrivé à la création de ce robot ?
Je suis un grand fan de Marvel et de Star Wars. Cela fait un bout de temps que je regarde l’intelligence artificielle et la robotique et notamment R2-D2, qui est un robot extraordinaire. Ce robot ne parle pas, mais est capable d »être très utile et, surtout, il se met au service de l’homme.

C’est ma philosophie aujourd’hui. On ne peut arrêter le progrès de la technologie dans la société. Ce qui est le plus important, c’est l’homme qui reste au cœur de la vie. Mon idée est d’avoir une plateforme qui soit au service des personnes et qui sert à des usages et des besoins que l’homme n’arrive pas à résoudre. Grâce à ce type d’outil, on arrive à trouver des solutions. On n’est pas capable de détecter la pollution et de la réparer dans les environnements intérieurs. On a pour cela un robot sympa qui le fait. Mon robot n’est pas humanoïde. Il y a des progrès qui ont été faits. Mais la société n’est pas encore prête dans une situation de crise économique, dans une situation de redistribution des industries qui entraînerait la perte d’emplois parce que tout à coup, on mettrait des robots qui remplaceront les gens. Il faut vraiment être précautionneux. Les gens font du buzz. J’ai entendu parler de robots comme Sofia et d »autres. C’est facile de prendre une technologie, un peu comme on allume un feu au milieu d’une forêt. Il faut bien s’assurer qu’on ne va pas provoquer des incendies. Il faut être responsable. C’est la raison pour laquelle je suis fier de porter une chaire Robo’ethics à la Fondation Grenoble INP. Cette chaire propose d’associer vision académique et vision industrielle. Innovation et éthique sont les deux piliers de la mission que se fixe cette chaire en encadrant la recherche technologique par les méthodes scientifiques, plaçant l’homme au cœur d’une industrie émergente.

Diya est donc utilitaire ?
C’est un robot qui nous rend de vrais services en comparaison avec la robotique industrielle qui est apparue il y a quarante ans et qui accomplit des tâches répétitives à une très grande vitesse.

Pour pouvoir développer un tel algorithme, il faut être mathématicien. Est-ce votre cas ?
J’ai eu la chance d’étudier dans les grandes écoles françaises. Je suis docteur de l’École polytechnique. J’ai eu la chance d’évoluer dans un environnement dans les années 1990. À cette époque, les PC coûtaient encore cher et ils n’étaient pas connectés entre eux et les réseaux commençaient à émerger. On est arrivé à un moment où beaucoup de choses ont apparu comme les premiers smartphones. J’ai eu la chance de travailler chez Alcatel sur toute la division XDSL. Celle-ci reste le plus beau succès d’Alcatel. On a poussé un peu en allant vers les technologies optiques qui ont permis d’accélérer encore la bande passante. Fondamentalement, c’est plus la rencontre d’un parcours avec un contexte où on a su voir les éléments de changement qui allaient avoir un impact déterminant sur notre société. C’est ce qu’on appelle l’innovation de rupture ou l’innovation radicale. Depuis 25 ans, j’ai eu la chance de travailler sur de nouveaux produits pour des marchés qui n’existent pas encore. Lorsqu’on arrive dans une société où les cartes sont en train d’être distribuées par l’intégration et l’injonction des nouvelles technologies via l’économie numérique ou l’économie cognitive, cela permet d’avoir une vision des moyens à mettre en action pour faire émerger de nouveaux secteurs industriels et donc, de nouvelles opportunités de création de valeur, d’emplois et de richesse.

Quelle est votre définition de l’intelligence artificielle ?
Il y a beaucoup de définitions de l’intelligence artificielle. On n’a pas une définition fixe. C’est plutôt un processus d’entrée qui permet après un traitement d’arriver à un processus de sortie. En fonction du niveau de l’intelligence artificielle, on peut avoir soit des sorties qui sont supervisées par l’homme, soit des sorties qui sont assistées par l’homme, soit encore des processus qui sont autogénérés. C’est ce qu’on appelle l’intelligence artificielle, qui arrive à produire des résultats. On n’a pas encore approuvé une définition claire et définitive de l’intelligence artificielle. C’est en cours.

Pour comprendre l’intelligence artificielle, il faudrait commencer par comprendre l’intelligence naturelle. Elle part de l’idée que nous, êtres humains, avons une intelligence naturelle. Cette intelligence est basée sur le fonctionnement de notre cerveau et nos réseaux de neurones. On découvre tous les jours nos capacités d’apprentissage grâce à des synapses, axones et dendrites. On réalise finalement qu’on a un cerveau équipé de 86 milliards de neurones avec un potentiel de plusieurs milliers de connexions. Notre cerveau est une base de complexité extraordinaire dont on ne comprend que progressivement le mécanisme. Ce qu’on essaie de faire, c’est de s’inspirer du vivant, de notre cerveau, de prendre quelques mécanismes fonctionnels que l’on regarde sous la forme de réseaux de neurones artificiels, notamment grâce à plusieurs travaux qui ont permis de mettre en place les neurones formels. De là, on applique des algorithmes mathématiques qui nous permettent à partir des points d’entrée d’avoir des points de sortie et d’avoir des mécanismes pour autocorriger l’erreur et ajuster la sortie pour qu’elle soit la plus précise possible.

Et vous vous en êtes servi pour créer Diya One….
Bien sûr. Beaucoup de choses sont faites dans la recherche. Il y a différentes formes d’intelligence artificielle. Pour moi, l’homme a conquis le monde à partir du moment où les hominidés sont descendus de leurs arbres et ont commencé à se mettre debout sur leurs deux jambes, à regarder le monde et à avancer. La capacité de déplacement ou la capacité de navigation est fondamentale. Avec notre modèle de perception et d’action, on a doté notre robot de comportement de navigation. Aujourd’hui, on a une des plus belles performances de la planète puisque notre robot est capable de se déplacer dans des environnements dynamiques où les gens vivent et circulent. On est très fier de cette première production. On a pris cette intelligence artificielle qu’on a positionnée sur un robot. Demain, on pourra créer d’autres formes de Diya.

C’est un mariage entre l’intelligence artificielle et la robotique ?
Tout à fait. Nous sommes dans un monde de technologies convergentes. Le domaine sur lequel je travaille n’est pas un domaine fixe. À partir d’un champ de recherche, l’intelligence artificielle, on croise d’autres champs de recherche, la robotique, la mécatronique. En ce qui concerne les usages, on commence à parler de la sociologie, du comportement qui touche à la psychologie, de l’informatique, d’Internet, de “big data”. On se rend compte qu’on crée des usages. Nous sommes entrés dans un monde de convergences technologiques. Elles sont en train de se produire grâce à des gens qui prennent différents niveaux de connaissance pour créer des niveaux de complexité nécessaires à de nouveaux produits. En 2013, on a eu la chance de recevoir à Delhi au R&D Summit un prix extraordinaire pour ce qui est de la recherche interdisciplinaire. Cela montre qu’on est entrés dans un cycle de connaissance technologique qui est de plus en plus complexe.

Avez-vous apporté Diya à Maurice ?
On l’aura bientôt. Nous sommes en train de travailler. Des gens ont compris que je suis un Mauricien. Un Mauricien qui a un robot qui est une première mondiale. Pas simplement un robot, mais qui offre aussi des services très pertinents et une capacité de production. Les gens sont en train de se mobiliser pour que Maurice puisse bénéficier de ces derniers développements. À titre personnel, c’est la bonne chose à faire.

Donc, il n’y a pas lieu d’avoir peur de l’intelligence artificielle ?
Je ne pense pas qu’il faille avoir peur des technologies de façon générale. Par contre, il faut savoir qui les utilise et quels sont les objectifs, avoir un cadre de fonctionnement et ne pas voir les technologies comme une bouteille de whisky qu’on pourrait boire à vélo. Attention, le réveil peut être très difficile et très destructeur pour l’écosystème.

Faudrait-il avoir un code d’éthique…
Il faut toujours laisser l’homme au centre. C’est pourquoi dans un premier temps, on doit se concentrer sur des usages qui ne sont pas à la portée de l’homme. Il faut donner le temps aux gens de s’adapter, de bâtir des stratégies de formation d’adjonction de connaissance. La formation sera déterminante, pas n’importe laquelle. Il va falloir utiliser le temps stratégique qui nous reste pour bien former les gens et pour que chacun trouve sa place dans cette société où vont cohabiter de nouvelles intelligences et de nouvelles technologies.

Comment l’intelligence artificielle peut nous aider à Maurice ?
Il y a plusieurs secteurs où l’intelligence artificielle est vitale. Déjà l’éducation et la formation sont une priorité. Il faut faire le bon choix, trouver les pôles de compétences et les bonnes plateformes. Dans le domaine de la santé et du bien-être, il y a des opportunités extraordinaires, le domaine de la sécurité. Mieux vieillir fait aussi partie des sujets d’importance dans toutes les sociétés du monde. L’apport de l’intelligence artificielle pourrait être décisif. Nous avons également des “smarts building”. L’intelligence artificielle et la robotique seront d’un apport majeur. Pour ces différents secteurs, Diya One a des contributions à apporter. C’est extraordinaire !

Un message pour les Mauriciens en général pour terminer…
Je suis mauricien et je sais que les Mauriciens ont une capacité d’apprentissage formidable. Je pense qu’ils seront très heureux lorsque le moment sera venu d’accueillir Diya One, de voir les technologies développées par un compatriote. Cela nous donnera une énergie formidable pour ensemble dessiner notre avenir.