Quelles surprises nous réservera, cette année, le budget national qui sera présenté cette semaine par le Premier ministre et ministre des Finances ? C’est sans conteste avec une appréhension particulière que la population mauricienne attend ce rendez-vous, visiblement traumatisée par l’exercice de l’année précédente.
Jusque-là, en effet, on peut dire que l’exercice ne focalisait pas pleinement l’attention populaire, attentive de loin à ce qui était perçu comme une présentation où des parlementaires de la majorité tapent sur les tables et sur leur estomac à l’annonce de chaque mesure supposée populaire, avant que représentants du patronat et des syndicats s’affrontent en critiques ou satisfactions. Mais l’année dernière, au-delà du taux de la hausse inévitable des prix de l’alcool et des cigarettes, est tombée comme un éboulement l’annonce de la réforme des pensions, avec le paiement de la pension de retraite passant de 60 à 65 ans. Une bombe, jetée sans préavis, sans consultation, dans un paysage où l’effondrement de ce droit considéré comme acquis est venu sonner le glas de la confiance. Soudain, le plus impensable était devenu possible.
Au-delà du mécontentement et de la colère exprimés, cette mesure est venue semer un sentiment d’insécurité d’autant plus grand que la population croyait enfin pouvoir respirer plus amplement après 10 ans de règne Pravind Jugnauth. Un règne qui a érodé pas seulement notre capital économique mais aussi notre capital psychologique d’une façon qui a, sans doute, été insuffisamment soulignée. Certes, le nouveau gouvernement a parlé jusqu’à plus soif des caisses vides laissées par son prédécesseur. Ce qui l’a contraint à des mesures d’austérité inattendues.
Mais dit-on assez ce que ces années ont aussi cassé dans notre mental, dans notre rapport à l’argent tout puissant, dans la corruption de nos élites, dans le délitement général d’une solidarité et d’un consensus national, dans notre humanité même ?
À l’heure où l’on semble plus que jamais nous dire que l’argent est le seul Dieu, la seule réalité, et qu’il est normal qu’il impose sa loi à nos dépens, normal qu’il fasse plier, brise voire massacre tout, et que nous n’avons pas le choix, il y a malgré tout des exemples qui disent le contraire.
Celui de la Suède, par exemple, où la population ne transige pas sur les questions de principes politiques, de gestion rigoureuse de l’argent, et de transparence, le fameux offentlighetsprincipen qui y a été institué en 1766.
Là-bas, les élus n’ont pas de voiture de fonction, ni de chauffeur. Si certains choisissent de prendre des taxis plutôt que les transports en commun pour se déplacer, ils sont affichés en une des journaux. Leurs bureaux sont petits et meublés très simplement. Cela partant du principe que ce sont les citoyens qui payent pour leur travail, et qu’il n’y a aucune raison de leur donner plus de privilèges qu’aux autres travailleurs.
Les déclarations d’impôts du Premier ministre et des ministres, leurs dépenses de fonction et notes de frais sont publiques et accessibles à l’ensemble des citoyen-nes.
En 1994, la ministre suédoise Mona Sahlin, no. 2 du gouvernement, est accusée par la presse d’avoir utilisé sa carte de crédit professionnelle pour faire des achats privés, portant sur deux barres de chocolat Toblerone et des couches… Un sondage indique alors que les deux-tiers des Suédois pensent qu’elle ne peut pas être ministre avec une telle attitude. Elle présente en conséquence sa démission, alors qu’elle était en passe de devenir Premier ministre.
En 2006, à peine 10 jours après la formation d’un nouveau gouvernement, la ministre du Commerce Maria Borelius et la ministre de la Culture Cecilia Stegö Chilo sont contraintes de démissionner, après qu’il a été révélé qu’elles ont employé « au noir » les baby-sitters de leurs enfants, et aussi omis de payer la redevance télé. Dans un premier temps, cette dernière tente de se justifier en disant que ses revenus étaient insuffisants. Mais la presse révèle après enquête que la ministre et son mari gagnent des millions et qu’ils ont de surcroit vendu des actions sans les déclarer. Ce qui contraint finalement la ministre à démissionner comme sa collègue.
En août 2016, la ministre suédoise de l’Enseignement secondaire est contrôlée au volant par la police avec 0,2 gramme d’alcool par litre de sang. Révélant elle-même cette information, elle la désigne comme « la plus grave erreur » de sa vie et présente sa démission.
De l’autre côté de la planète, il y a aussi l’exemple de José Mujica, décédé le 13 mai 2025 à 89 ans, après avoir gouverné l’Uruguay entre 2010 et 2015. Un “Président philosophe” qui avait concrètement incarné, pour lui-même et pour son pays, la voie d’une société meilleure, plus juste, moins dépendante de la richesse, plus simple et humaine, faisant de son pays l’une de démocraties les plus saines de la planète. Membre de la guérilla de gauche sous la dictature, entre 1973 et 1985, il a survécu à 15 années de prison. Et a refusé, lors de sa prise de pouvoir, de s’installer dans le palais présidentiel, préférant sa petite maison de trois pièces au toit en tôle dans les faubourgs de Montevideo, où il vivait avec sa femme Lucía Topolansky, sa chienne à trois pattes et ses livres, et cultivait ses propres légumes. « Le tapis rouge, le clairon qui sonne. Un Président aime être adulé. Un jour, je suis allé en Allemagne, ils m’ont mis dans une Mercedes-Benz. Ils m’ont mis 40 motos devant, 40 motos derrière. J’avais tellement honte. Nous avons une résidence présidentielle. Elle fait quatre étages. Pour aller prendre votre thé, vous avez 300 mètres à faire. À quoi ça sert ? Ils feraient mieux d’en faire un lycée », commentait-il dans une interview accordée au New York Times en août 2024.
« L’humanité perd beaucoup de temps à des futilités. Nous pourrions vivre plus paisiblement. Mais le marché est extraordinairement puissant. Il nourrit toute une culture subliminale qui écrase notre instinct. C’est subjectif, c’est inconscient, mais le marché a fait de nous des acheteurs voraces. Nous vivons pour acheter. Et nous vivons pour payer. Le crédit est une religion. L’homme, contrairement à d’autres animaux, est capable de trouver une raison d’être. Ou pas. Si vous n’en trouvez pas, le marché se chargera de vous en trouver une, payer. Mais si vous en trouvez une, votre vie aura un sens. Il y en a qui font de la recherche, d’autres qui font de la musique, d’autres encore qui adorent le sport, le choix est vaste. Il s’agit de trouver quelque chose qui comble votre vie », commentait celui que sa population appelait affectueusement Pepe Mujica.
Avec la guerre au Moyen Orient, sans l’argent que Maurice devait recevoir sur les Chagos, il est clair que la marge de manœuvre financière du gouvernement mauricien risque d’être encore plus problématique que celle de l’an dernier. Mais l’argent n’est pas tout. Une population peut se mobiliser, se serrer les coudes, transcender les difficultés si elle a le sentiment d’une direction qui incarne véritablement des valeurs vers lesquelles tendre. Et nos dirigeants ont beaucoup à faire pour montrer qu’ils sont à la hauteur des sacrifices qui sont exigés de celles et ceux qui peinent chaque jour pour tenter de vivre en pratiquant honnêteté et justice. Comme en Suède ou en Uruguay, il peut revenir à la population de les y appeler. Faute de quoi, c’est bien un accroissement du désespoir et de la violence dont nous sommes de plus en plus témoins, ici comme ailleurs, que nous allons subir, impuissants.
Cette semaine a par ailleurs vu la disparition, ce 10 juin 2026, du sociologue suisse Jean Ziegler. Ancien rapporteur des Nations Unies, il s’était fait connaître pour sa critique continue de la prédation perpétrée à travers la planète par un capitalisme « cannibale ». Et s’était fait l’avocat d’une société civile planétaire dont la richesse, la diversité et la détermination pouvait encore, selon lui, faire basculer les choses. « Tout mouvement de libération doit d’abord désaliéner l’homme dominé, détruire le système de significations que la rationalité capitaliste instaure dans la conscience du peuple », disait Jean Ziegler.
Au-delà du fatalisme économique, avons-nous encore le désir et les moyens de cette libération-là ?
SHENAZ PATEL
