Le rapport de 2024 peut être daté, mais ses enseignements sont révélateurs d’une terrible érosion de la confiance des citoyens dans la justice. Et si une nouvelle étude d’opinion était aujourd’hui conduite, les résultats seraient encore plus éloquents et inquiétants. Et si ce qui était considéré pendant des lustres comme le dernier rempart, lorsque le législatif aura fauté et que l’exécutif aura abusé, n’est plus qu’un aréopage d’individus dépassés et très peu connectés dans leur manière d’appréhender l’application des lois.
De nombreux Mauriciens se posent, en effet, des questions sur la justice, celle qui est censée considérer tous les citoyens sur un pied d’égalité et les sanctionner sans a priori sur leur statut, qu’ils soient voleurs de tablettes de chocolat ou de litchis ou qu’ils soient politiciens et gran palto. Ils s’interrogent aussi sur ceux qui goûtent au confort des chambres feutrées des cliniques privées pendant que les infortunés croupissent dans ces cellules policières où la mort peut être au rendez-vous.
Et si, dans cette faillite institutionnelle généralisée, le vrai dernier rempart était le Directeur des Poursuites publiques, celui qui est capable de s’opposer à des décisions de justice qui étonnent et à ces décrets qui préfèrent la forme au fond, la méthode plutôt que le délit caractérisé. Sa toute dernière position suivant la radiation des charges logées contre l’actuel Premier ministre, rapide avec ça, suit une logique constante qui ne regarde pas le profil du justiciable concerné. Le commentaire fut immédiat, laconique, mais extrêmement parlant. « Nous sommes d’avis que le ruling de la cour est manifestement erroné en droit et nous allons donc l’attaquer immédiatement en appel avec beaucoup de conviction ». Tout est dit !
Il est utile, à ce titre, de rappeler, avant même son arrivée à la tête du bureau de Directeur des Poursuites publiques, que Rashid Ahmine s’est emparé de dossiers sensibles en pratiquant la même démarche de faire condamner ceux qu’il considèrent, et avec lui une opinion vigilante, comme coupables d’actes illégaux.
C’est ce DPP qui a porté le dossier MedPoint, qui avait obtenu que Pravind Jugnauth soit, en 2015, condamné à un an de prison pour conflit d’intérêts. Une sentence qui fut éventuellement cassée en Cour suprême. Mais le bureau du DPP ne s’était pas pour autant avoué vaincu, puisqu’il avait interjeté appel devant le Conseil privé alors de la Reine.
On connaît la suite, le MSM, revenu au pouvoir, avait installé Navin Bheekarry à la tête de l’ICAC et cette dernière se transformant en défenseure plutôt que procureure, Pravind Jugnauth obtint gain de cause. Mais comme le DPP a vraiment lui un agenda « pa get figir », contrairement à d’autres, on peut aussi citer ses interventions dans d’autres affaires tout aussi retentissantes que MedPoint ou le coffre de Navin Ramgoolam.
Des appels du DPP, il y en a eu de très significatifs : l’affaire Boskalis impliquant feu Siddick Chady et Prakash Maunthrooa, la voiture importée avec ouverture de porte papillon de Thierry Lagesse, grand capitaine d’industrie, le procès intenté à l’époux de Rubina Jadoo-Jaunboccus pour agression sur Reza Uteem, la peine jugée trop clémente contre un chauffard qui avait mortellement fauché le cycliste Jérôme Tennant.
Les appels les plus récents interjetés par le DPP sont ceux du fils de l’ancien commissaire de police, Chandra Prakash Dip, et de Vishal Sibchurn, acquitté dans une affaire de coups et blessures avec préméditation sur une victime dont les poignets avaient été sectionnés.
Son objectif, on le devine, n’est sans doute pas d’obtenir des condamnations coûte que coûte, mais que la justice ait été rendue en toute équité. Parce que, après l’affaire des coffres de Navin Ramgoolam, quel trafiquant, quel voleur, quel blanchisseur n’oserait pas se prévaloir d’un abus policier, avéré ou supposé, pour emporter ses biens inexpliqués ?
Puisqu’il est question de corruption, comment ne pas commenter la titularisation de Sanjay Dawoodarry au poste de directeur général de la création du MSM qu’est la Financial Crimes Commission. Une confirmation après deux tours de passe-passe légal pour le maintenir à un poste dont la première exigence professionnelle est d’avoir un statut de juge !
L’ancien client de Gavin Glover contre l’ICAC dans les années 2005/2006, celui qui aime se montrer aux cocktails où on le voit en train de serrer la pince aux notables et même ceux qui ont ou qui peuvent défiler au Réduit Triangle, s’installe durablement, alors même que les annonces de création imminente de la National Crime Agency ont été nombreuses.
Lorsqu’il a fallu en février 2025 supprimer une clause de la Financial Crimes Commission qui empiétait les plates-bandes du DPP, le Premier ministre, qui évoquait une première étape, en profitait pour annoncer « la création prochaine » de la National Crime Agency.
Le 14 avril 2025, rebelote. Lors d’un exercice de passing-out parade de nouvelles recrues de la police, le Premier ministre prévoyait une « National Crime Agency (NCA), qui sera une institution d’élite composée d’experts internationaux, dont des spécialistes en enquêtes financières ».
Un an après, le 1 er mars 2026, au congrès marquant le 90e anniversaire du PTr, le propos était encore plus catégorique quant à l’imminence du texte fondateur de la NCA. « Le gouvernement viendra de l’avant, à la rentrée parlementaire, avec une loi révolutionnaire pour la police… » Et en lieu et place de la NCA, révolutionnaire ou pas, inspiré du FBI ou pas, unité d’élite ou pas, la titularisation d’un ancien chef enquêteur de l’ICAC, cet organisme, de triste mémoire, qui n’avait pas avancé sur le dossier Angus Road ou dans d’autres cas impliquant les puissants d’alors. C’est l’époque où un Premier ministre, Pravind Jugnauth, était entendu, loin des regards et dans le plus grand secret, un mardi soir de séance parlementaire.
La nomination du directeur de la FCC intervient en même temps que celles de Rajah Ramdaursingh à la direction de l’Economic Development Board et de Balraj Naroo comme président de la Central Water Authority. Ce dernier qui fut président du CEB sous un précédent gouvernement travailliste avait fait l’objet de dénonciations à l’Assemblée nationale.
Pour situer le personnage, comment ne pas revenir sur les questions supplémentaires de Rajesh Bhagwan au ministre Rashid Beebeejaun : « Peut-il confirmer que devant la porte du bureau du Chairman au QG du CEB se tient un bouncer… » ou encore « le bureau du président du Board du CEB est transformé en officine de parti politique… des tapeurs distribuent des cartes à ceux qui veulent le rencontrer ».
Voilà pour la toute dernière nomination, celle d’un individu rejeté par ses propres collègues de la Maurtius Marathi Mandali Federation. On comprend maintenant pourquoi le Appoints Committee n’a jamais vu le jour et que ce qui est promis au travers de la commission de révision constitutionnelle n’est qu’un travesti des promesses faites devant le public !
Josie Lebrasse
